LE POSITIONNEMENT DU THERAPEUTE TBSI

Pascale LEMAY. Formatrice en TBSI. Conférence 15 Juin 2014. Paris

Introduction

 

On dit souvent que le patient possède en lui des capacités de résolution du problème. On peut d’ailleurs penser à la puissance de l’effet placebo, capable de trouver dans la personne elle-même des moyens de guérison, parfois stupéfiants. Il reste la question cruciale : comment permettre au patient en état de crise, de mal-être, de découvrir ses propres capacités et, surtout, de les mobiliser pour un changement guérissant ?

 

Que faut-il faire pour cela ? Comment est-ce possible ? Y a-t-il des techniques ? Y a-t-il une voie permettant de susciter cet effet guérissant issu du patient lui-même ?

 

C’est ce que nous allons essayer de voir ensemble

 

Blocage des capacités de résolution du problème

 

Et tout d’abord pourquoi et comment la personne a-t-elle perdu les clés, les attitudes, les choix qui permettraient la sortie du problème ? Le processus pourrait être vu de la manière suivante :

 

  • La personne s’est construite, comme l’a dit Vincent Coliche tout à l’heure, en développant certaines aptitudes, en se référant à certaines valeurs, en ayant certains points de vue. C’est ce que nous pouvons appeler son système. Ces aptitudes, ces valeurs, ces points de vue ont un périmètre d’action, et sont adéquats pour résoudre les problèmes qui se situent à l’intérieur de ce système

  • Et lorsqu’il arrive une situation, due à un changement, qui nécessite d’activer des compétences, des traits de caractère, des aptitudes qui ne font pas partie du paysage mental de la personne, celle-ci applique les solutions qu’elle connaît déjà.

Ces solutions, en l’occurrence, ne marchent pas, car elles ne sont pas celles qui seraient nécessaires pour traiter la situation nouvelle. Et cela se voit par le fait que le problème ne se résout pas, il a même tendance à devenir chronique.

 

Plus la personne s’acharne, avec ses solutions inadéquates, plus le problème se cristallise. L’échec s’installe, la personne est de plus en plus déstabilisée. Elle se sent désarçonnée devant ce problème apparemment insoluble. Elle finit par perdre l’espoir d’en sortir et par perdre la confiance en ses propres capacités… ce qui ne fait qu’aggraver la situation pour elle.

 

Au total quand elle vient consulter c’est parce qu’elle se sent au bout du rouleau, complètement impuissante. Ainsi, comme l’a dit tout à l’heure Jean-Marc HENRIOT, les gens viennent en consultation non pas parce qu’ils sont mal et qu’ils souffrent (parfois depuis bien longtemps) mais parce qu’ils sont arrivés au point de désespérance face à leurs difficultés.

 

Quel est l’objectif ?

 

Comment nous, thérapeute en TBSI, allons-nous faire face à ce patient désespéré, mal dans sa peau, doutant de pouvoir s’en sortir, et ayant souvent déjà expérimenté de nombreuses tentatives de toutes sortes (médecins, voyante, exorciste parfois, magnétiseur, etc.)

 

Comment allons nous permettre que ce patient, au bord du suicide par exemple, se retrouve quelque séances plus tard libéré, désangoissé, sûr de ses capacités, ayant trouvé de nouvelles raisons de vivre ? oui cela paraît un peu trop beau, et certains pourraient penser que nous adoptons pour arriver à cela des attitudes de type manipulation, aboutissant à renforcement d’un faux self, etc. Hé bien, ce n’est pas le cas. Nous allons essayer de le sentir.

 

Alors voyons donc comment peuvent se réaliser de pareils « miracles » entre guillemets.

 

L’objectif est clair : il s’agit que

 

  1. le patient retrouve ou découvre ses capacités

  2. qu’il retrouve alors l’espoir

  3. qu’il effectue un virage à 180° dans sa façon de traiter le problème, découvrant alors la solution tant recherchée

  4. qu’il puisse s’approprier ses découvertes et ses nouvelles façons de faire pour repartir plus riche de compétences qu’il ne l’était en venant

 

Comment faire ?

 

Comment faire pour atteindre cet objectif ? La réponse est toute entière dans le positionnement juste du thérapeute. Les techniques TBSI, nombreuses, détaillées, précises ne trouvent en fait leur justification et leur efficacité que si elles sont issues du positionnement juste du thérapeute. Voyons donc ce qu’il en est.

 

1) le SA2 et ses conséquences

 

Et pour cela revenons à ce qui a été exposé ce matin : le SA2, système à deux, initié par la danse de gémellité.

 

Nous prenons très au sérieux le dessin du « bateau en équilibre » présenté par Watzlawick dans son livre « Changements » qui résume à lui seul l’importance du SA2. Certains d’entre vous connaissent déjà ce schéma, dont le principe est simple : dans un système à deux, plus l’un occupe une certaine position, plus l’autre occupe la position inverse afin que l’ensemble du système garde son équilibre.

 

Suivons la logique de cette constatation systémique. Dès lors que le thérapeute a su créer le SA2, la position qu’il adopte va conduire le patient, d’une façon visible ou secrète, à adopter la position complémentaire. C’est ainsi que :

 

  • si le thérapeute est l’expert, s’il est en position haute, s’il est celui qui possède le savoir, les connaissances, qui donne des conseils pertinents

 

ALORS

 

le patient est l’incompétent, il est en position basse, il se perçoit comme ne sachant pas, il se sent impuissant, dépendant, incapable de trouver

 

  • si le thérapeute, plein de bonnes intentions soignantes, est porteur de l’initiative, qu’il propose activement des changements, des solutions intelligentes

 

ALORS

 

le patient est porteur d’une position passive, il entend des solutions qui ne sont pas les siennes, il se sent bête de ne pas les avoir trouvées ou de ne pas pouvoir les appliquer, il résiste à les réaliser (ou bien s’il les applique, il risque d’en saboter les suites)

 

  • si le thérapeute est optimiste, qu’il est porteur d’une vision positive, qu’il indique sa confiance dans l’avenir et dans l’évolution du patient

 

ALORS

 

le patient se montre pessimiste, avec une vision négative, et un manque de confiance sur le fait que ça va aller mieux

 

  • si le thérapeute donne des interprétations quant à la source du problème

 

ALORS

 

le patient se sent démuni de compréhension, en attente de sa vérité, qui sera dite par l’autre

 

etc, etc…

 

On comprend mieux dans cette optique pourquoi Milton Erickson disait que les résistances du patient sont dues à des erreurs du thérapeute. Et, en effet, au final, si le thérapeute porte les forces de changement (il conseille, il soutient, il est optimiste, il interprète, il pousse à faire autrement) ALORS le patient va devoir être porteur des forces de frein (il ne fait pas, il oublie, il refuse, il est pessimiste, il déprime pour bien montrer que ça change… mais en pire, etc.)

 

DONC… que faire ? Le thérapeute ne va quand même pas se montrer bête, pessimiste, incertain, etc… afin que le patient se sente intelligent, optimiste, déterminé ?…

 

Hé bien, si, en quelque sorte ! La position basse du thérapeute conduit le patient à se sentir progressivement capable, compétent, et même audacieux.

 

2) les interactions liées à ce SA2

 

Comment est-ce que cette position particulière du thérapeute va se voir, se manifester dans l’interaction avec le patient ? En voici quelques exemples, mais il faudrait bien plus de temps pour en cerner tous les contours.

 

  • nous évitons systématiquement d’employer le « je » et de parler en notre nom. Nous utilisons plutôt le « on ». Exemple : nous ne dirons pas « si j’ai bien compris ce que vous ressentez » mais « en somme, vous ressentez… »

 

Cette façon de faire favorise la centration, dans nos échanges, sur ce que dit, pense, fait le patient.

 

  • nous utilisons souvent le conditionnel, pour éviter d’apparaître trop porteur d’idées ou de solutions externes au patient. « On pourrait peut-être penser que… » nous présentons les choses en terme de proposition : « on pourrait », de questionnement : « est-ce qu’il serait possible de… »

 

  • afin que la personne reste au centre de l’interaction, nous reformulons ses vécus et points de vue, tout particulièrement les vécus négatifs, c’est-à-dire porteurs de douleur, de colère, de refus, de rejet, de méfiance, de résistances à la thérapie, de désespoir, etc. Plus nous pourrons clairement accompagner d’abord la personne au fond de son enfer, plus elle pourra ensuite en ressortir.

S’il y a bien une chose que nous évitons c’est de vouloir mettre du positif rassurant sur ce que la personne amène. Si du positif doit émerger et être perçu, c’est seulement après que la personne aura pu dire, explorer, voir en face, exprimer, être entendue concernant sa plainte, son malaise, sa douleur.

 

  • lorsque nous recherchons, avec le patient, les nouvelles expériences qu’il pourrait tenter de faire, nous évitons tout ce qui pourrait sembler faire pression en direction du changement. Nous n’hésitons pas à hésiter. « Hum… je me demande… est-ce qu’on pourrait envisager… »

 

  • l’utilisation du « je » reste possible s’il s’agit d’une position basse (« j’ai sans doute mal compris » ; « je me demande, mais sans être sûr… », etc.). Et tout particulièrement dans les cas de figures où nous devrons paradoxer la personne

 

  • bien entendu le thérapeute va distribuer des connotations positives. Mais celles-ci ne seront efficaces, et ne susciteront pas la dépendance du patient que à deux conditions :

      1. porter sur les capacités et compétences du patient

      2. être indirectes afin de ne pas provoquer le contre-pied

 

C’est ainsi que lorsque la personne amène un changement nous ne nous extasierons pas pour la féliciter directement, nous attirerons plutôt l’attention (avec une admiration non verbale ou sous forme d’onomatopées) sur ses capacités : «Woaouh ! Comment avez-vous fait ? ».

Non pas : « c’est bien ! » mais plutôt comme une incitation à décrire les ressources intérieures qu’elle a mobilisées pour effectuer ce changement.

 

Vous l’aurez compris, tout dans les façons de faire, les interactions, les communications du thérapeute, est destiné à permettre au patient d’oser voir en face ce qui s’agite et souffre en lui, et face à cela découvrir ensuite ses capacités et compétences.

 

LA RELATION D’EQUIVALENCE

 

Mais, nous tenons à insister sur ce point, toutes ces façons de faire ne sont pas des « trucs » à apprendre et à appliquer. En fait le centre, le cœur de la TBSI c’est de se repérer dans les techniques à partir du point central qu’est la relation d’équivalence.

 

Pourquoi relation d’équivalence ? Parce qu’il ne s’agit pas d’une relation égalitaire au sens strict (on ne dit d’ailleurs pas relation d’égalité : l’un consulte et paye cependant que l’autre est thérapeute et reçoit ses honoraires) mais parce qu’il s’agit, derrière les aspects de consultation thérapeutique, d’être avant tous deux êtres humains en recherche. Détaillons les points qui permettent et instaurent cette relation d’équivalence :

 

Ils sont trois principaux, et impliquent chacun un travail spécifique de la part du thérapeute. Ces trois points principaux sont : Humilité, Bienveillance, Coopération.

 

HUMILITE

 

On a vu que la position basse était un levier de changement puissant. L’humilité du thérapeute l’aide donc à adopter facilement cette position.

 

Mais… l’humilité ne se décrète pas, ne se simule pas. Elle découle d’un certain nombre de préalables.

 

1) premièrement la reconnaissance et l’acceptation du thérapeute envers sa propre vulnérabilité. Lorsqu’on se sait vulnérable, lorsqu’on coexiste avec sa fragilité (qui n’exclut en rien sa propre force par ailleurs) alors on abandonne plus facilement des attitudes supérieures. Si je connais mes blessures et reconnaît la sensibilité qu’elles entraînent, la douleur qui en découle, je ne risque pas de me prendre pour quelqu’un de tellement différent de mon patient. L’identification à lui est donc plus aisée.

 

2) deuxièmement. En plus de cette vulnérabilité reconnue, qui facilite l’humilité, le thérapeute a travaillé à reconnaître sa complexité psychique. Nous l’avons vu dans les interventions précédentes. Cette complexité, ces multiples facettes, lorsque je les connais et reconnais, évite l’intolérance et le rejet. Mister Hyde coexiste avec les plus nobles aspirations. Évitant de rejeter et de projeter certains aspects de lui-même le thérapeute peut accepter son patient dans ses méandres, sans se croire lui-même au-dessus de tout ça.

 

3) troisièmement, le thérapeute au cours de sa propre cure profonde a pu expérimenter que sa vérité la plus intime ne découlait pas de ses a priori mentaux, mais de l’expression d’une partie plus profonde. Cette partie centrale, le Soi ou le Self, s’exprime sous une forme moins claire, moins digitalisée que celle utilisée par le Moi mental. Il s’agit d’intuitions, d’images, de sensations, de rêves et fantasmes. Tous ces vecteurs communiquent ce qui veut se dire au plus vrai de soi-même et doivent ensuite être formalisés par une pensée plus langagière qui a pour tâche de transcrire en clair le message. Le thérapeute a donc appris à suspendre la rapidité de ses réponses mentales au profit d’une écoute préalable de ce qui se dit en soi. Cette soumission au Soi favorise nettement non seulement une qualité de présence (le thérapeute n’est pas qu’une tête) mais aussi l’humble reconnaissance du fait que je ne suis pas « maître de moi comme de l’univers » comme Corneille le fait dire à Auguste (dans Cinna).

 

En somme ces trois vécus : vulnérabilité, complexité, soumission au Soi, mènent sans difficulté à la reconnaissance d’une pâte humaine commune entre le patient et le thérapeute. Et conduisent par conséquent à éviter de se réfugier dans des étiquettes psychopathologiques car ces dernières présentent un risque important de figer l’autre dans une vision fixiste et de mettre le thérapeute en position d’expert.

 

Donc cette relation d’équivalence passe par l’humilité.

 

 

 

BIENVEILLANCE

 

Son deuxième point d’appui est la bienveillance. Tout le monde connaît le principe Rogérien « d’acceptation inconditionnelle positive ». Mais quels sont les préalables permettant d’être dans cette acceptation ? En TBSI nous en trouvons trois :

 

  1. un certain amour parental. Il n’est pas toujours bienvenu dans les salons psys de parler de l’amour pour son patient. Il nous semble pourtant qu’avoir une corde sensible, du registre maternel ou paternel, est utile pour percevoir les capacités du patient, et pour lui donner aisément des connotations positives.

Bien entendu toute intervention de style parental est radicalement exclue. Mais à l’intérieur du thérapeute une bienveillance parentale favorise la perception du meilleur du patient

  1. en plus de cette partie d’amour parental disponible pour le patient, ne négligeons pas le désir de restauration qui anime tout thérapeute. Certes il a beaucoup été travaillé en psychothérapie personnelle afin de ne pas devenir compulsif mais les restes conscients ne sont pas négligeables et permettront de supporter que le patient s’autonomise en fin de cure

  2. amour parental disponible, restes du désir de restauration, contribuent à la bienveillance du thérapeute. Le troisième point que je soulignerai ici tient au fait que le thérapeute doit s’aimer suffisamment lui-même, qu’il ait un narcissisme sain.

En effet, si c’est le cas, il n’est pas dépendant du besoin d’être aimé et reconnu par le patient. Il a donc moins tendance à vouloir jouer au thérapeute brillant et peut se contenter de rester en position bienveillante, intérieurement, même lors des passages résistanciels ou des attaques qu’effectue le patient.

 

Nous avons vu ainsi ce deuxième volet de la relation d’équivalence. Après l’humilité, la bienveillance.

 

 

COOPERATION

 

Et, en troisième lieu, la coopération. Là aussi il est assez simple de reconnaître l’intérêt de la coopération, mais qu’est-ce qui va réellement faciliter celle-ci ?

 

  1. Tout d’abord le thérapeute s’abstient de tout ce qui pourrait le mettre en position haute. Il n’émet pas de jugement ; pas même pour dire « c’est bien » (comme évoqué tout à l’heure) car cela suppose, pour le patient, que le thérapeute puisse dire « c’est mal », et qu’il soit donc l’arbitre des élégances morales. Il ne donne pas de conseils. Il ne se précipite pas à donner du soutien ou de la consolation. Il ne donne pas d’interprétation.

En effet toutes ces attitudes, bien étudiées par Rogers, impliquent que le thérapeute soit le supposé sachant, et minent donc la coopération.

 

  1. ensuite le thérapeute dispose d’une solide confiance dans les capacités du patient. Bien des expériences de cure nous ont montré qu’il existait une sorte de « force restauratrice » chez chacun de nous, qui ne demande qu’à se déployer dès lors que les obstacles ont été enlevés de son chemin.

Ajoutons que cette confiance dans les capacités du patient est facilitée lorsque le thérapeute a suffisamment confiance aussi en lui-même, en ses propres capacités, et en celle de l’école dont il fait partie.

  1. enfin, ce qui facilite nettement la coopération, en particulier pour chercher ensemble la tâche adéquate, c’est le passage par une expression métaphorique. Le thérapeute et le patient parle à mots couverts, plutôt qu’à mots ouverts. S’interroger, par exemple, sur ce qui permet à une huître au fond de l’eau de s’ouvrir au flux environnant, et rester ensuite ensemble sur ce « jeu » métaphorique, est beaucoup plus opérant que s’interroger sur les moyens de sortir de la timidité.

 

Bref et en résumé la relation d’équivalence, basée sur Humilité, Bienveillance, et Coopération, relève beaucoup moins, pour ne pas dire pas du tout, d’une technique, mais plutôt d’un positionnement thérapeutique profondément intégré. Tout le reste en découlera : les formulations pertinentes, l’accordage, l’alliance, etc.

 

CONCLUSION

 

Pour conclure je dirais qu’un des aspects les plus importants dans ce juste positionnement du thérapeute c’est qu’il facilite l’appropriation de sa cure par le patient. En effet celui-ci ne se sent ni humilié, ni incompétent, ni figé dans une étiquette, mais tout au contraire stimulé à chercher, découvrant qu’il sait déjà, retrouvant l’espoir et la force. D’une certaine manière, une bonne cure TBSI se manifeste par le fait que le patient a intégré des nouvelles capacités, des nouvelles forces, des nouvelles façons de faire, et qu’il pourra les utiliser hors des séances.

 

En réalité ces nouvelles capacités, nouvelles compétences ne sont pas si nouvelles que cela. Mais le déblayage du terrain pour les retrouver a permis que le patient se sente désormais plus apte et plus riche de possibilités que lorsqu’il était venu consulter. Il n’a pas seulement réglé son problème, il a découvert une identité plus complexe, plus adaptable et plus sereine.

 


Appel

Email