GUERISON ET TBSI

 

Journée d’Etude du 26 Septembre 2015 Bordeaux

 

 

LE  PRIX  DES  ETIQUETTES

En Juillet 2010, sous l’impulsion du Docteur Accoyer, paraissait un décret destiné à réglementer le titre de psychothérapeute. Le Docteur Accoyer, médecin ORL, alors Président de l’Assemblée nationale, tenait  à ce que le titre de psychothérapeute soit validé par un critère de formation repérable. Et ce critère, à ses yeux de médecin, était avant tout la connaissance de la psychopathologie, des normes et repères nosologiques. En somme une formation universitaire basée sur des connaissances. Disparaissaient ainsi deux nécessités, évidentes aux yeux de presque tous les psychothérapeutes, 1) Premièrement celle d’avoir fait un travail approfondi sur soi-même afin de ne pas mélanger ses propres problèmes non résolus avec ceux du patient, 2) Deuxièmement celle de rester en supervision, au moins pour tous les cas qui semblaient difficiles à résoudre, de façon à apercevoir quelles zones aveugles du thérapeute venaient encombrer la cure.

 

Cette option de ne donner le titre de psychothérapeute qu’à des gens ayant appris les repères psychopathologiques pouvait sembler bonne aux yeux d’un médecin. Mais elle signait une méconnaissance totale du rôle de la personnalité du psy dans le parcours libérateur du patient.

 

Ainsi pouvait-on être gravement pathologique soi-même, on était quand même supposé être « psychothérapeute » dès lors qu’on disposait des connaissances universitaires permettant de classer, d’étiqueter, de repérer les critères supposés attester d’un trouble psychopathologique. De ce fait, le décret, issu d’une idée légitime et louable, celle de mettre un peu d’ordre dans le monde des psys, ajoutait en fait plus de confusion encore. Tel psychiatre, tel médecin, pourvus de tous les critères universitaires, et se baptisant désormais psychothérapeute, présentait-il pour autant d’autres compétences que celles d’expert en étiquettes, étiquettes débouchant le plus souvent sur des traitements médicamenteux ?

 

À la question, déjà pas simple, « à quel psy pourrais-je m’adresser ? » s’ajoutait désormais la question suivante : « ce titre officiel de psychothérapeute me garantit-il que la personne possède de vraies compétences psychothérapiques, autres que celle de super étiqueteur ?»

 

Inutile de dire que ce décret, cette loi, ont conduit bien des professionnels compétents à se battre en vain contre cette vision simpliste du soin psychique, et finalement à changer de titre. Au lieu de s’appeler « psychothérapeute » les uns s’appelèrent « psycho praticien », d’autre « thérapeute en quelque chose », ou d’autres « psychanalyste » lorsque leur cursus le permettait.

 

Bref le grand public ne se trouve pas plus avancé lorsqu’il s’agit de choisir un psy (terme générique recouvrant toutes options).

 

J’ajoute en passant que, en ce qui me concerne, j’ai le titre universitaire de psychologue, titre reconnu et protégé. Cependant, comme un certain nombre de mes collègues psychologues, ou de mes amis psychiatres, j’ai éprouvé la nécessité, ne serait-ce que du point de vue éthique, de faire moi-même une psychanalyse personnelle et diverses expériences psychothérapiques. (…..) Mais rien n’y oblige !

 

Nous allons ici tâcher de montrer comment et pourquoi la composante de la personnalité du psy et de son positionnement relationnel possèdent un poids et une importance déterminants.

 

 

L’effet Rosenthal, appelé aussi l’effet Pygmalion

 

Je comprends qu’une personne qui ne serait pas très au fait du travail psychothérapique, et du chemin parcouru ensemble lors de cette expérience, pourrait se dire : « pourquoi diable le modèle médical ne serait-il pas adéquat : collection de symptômes, amenant un diagnostic, diagnostic amenant à un traitement, traitement standardisé et déjà bien éprouvé ? »

 

Voyons donc cette question et pour cela faisons un détour par des expériences proprement psychologiques. Par exemple l’effet Rosenthal appelé aussi effet Pygmalion.

 

Robert Rosenthal, aidé de Lenore Jacobson, tous deux psychologues américains, ont prouvé (en 1968) scientifiquement, d’une manière incontestable, qui a donné lieu à de nombreux travaux postérieurs, le fait que :

 

les idées et croyances que l’on a sur autrui induisent chez celui-ci des comportements qui viennent confirmer notre jugement et nos attentes à son propos

 

Ils ont montré dans des expériences célèbres (cf. leur livre « Pygmalion à l’école ») que les croyances des professeurs sur tel groupe d’élèves, censés avoir un excellent potentiel, suscitaient chez ces élèves des résultats supérieurs (alors que ce groupe avait été déterminé au hasard par l’expérimentateur. 20 % de la classe). Et ces résultats n’étaient pas dépendants des notations scolaires : un test de Q.I. appliqué aux enfants du groupe « à potentiel », plusieurs mois après, obtenait objectivement des chiffres plus élevés que les autres enfants.

 

Plus tard d’autres travaux ont montré l’étonnante puissance de nos a priori, dans les interactions.

 

Encore plus fort : « Après avoir constitué deux échantillons de rats totalement au hasard, Rosenthal informe un groupe de six étudiants que le groupe n° 1 comprend 6 rats sélectionnés d'une manière extrêmement sévère. On doit donc s'attendre à des résultats exceptionnels de la part de ces animaux.

 

Il signale ensuite à six autres étudiants que le groupe des 6 rats n° 2 n'a rien d'exceptionnel et que, pour des causes génétiques, il est fort probable que ces rats auront du mal à trouver leur chemin dans le labyrinthe. Les résultats confirment très largement les prédictions fantaisistes effectuées par Rosenthal : certains rats du groupe n° 2 ne quittent même pas la ligne de départ.

 

Après analyse, il s'avère que les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient particulièrement intelligents, leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l'amitié ; inversement, les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient stupides ne les ont pas entourés d'autant d'affection. ».

 

Bref. Si vous croyez que votre voisin a un fond sympathique, gentil, serviable, celui-ci manifestera bientôt des comportements conformes à votre idée sur lui. Et ceci tient au fait que dans l’interaction avec lui votre comportement verbal et surtout non verbal transmettra tout votre positif intérieur. Inversement : si vous l’imaginez méfiant, paranoïaque, bizarre, peu fiable, vous aurez bientôt la preuve que vous aviez bien raison de penser cela car il se comportera avec vous d’une manière qui vous confirmera votre vision. Cela se rapproche de  ce que l’on a appelé « la prophétie auto-réalisatrice ».

 

En suivant cette piste on découvrira bientôt que l’interaction est la clé fondamentale. De même qu’en physique quantique l’observateur influence ce qui est observé, de même la façon dont l’autre se comporte avec nous n’est pas une réalité « objective », totalement indépendante de notre propre part, uniquement liée aux supposées caractéristiques de cet Autre.

 

Il en découle un principe extrêmement intéressant et rempli de potentialités : dans l’interaction entre un client et son thérapeute, les attentes positives de ce dernier, concernant les capacités de la personne qui consulte, vont aider celle-ci à découvrir ses propres richesses de solutions et de guérison.

 

En résumé : ce qui se passe à l’intérieur du psychisme du thérapeute va induire une interaction qui permettra (ou non) que la personne découvre et mobilise son propre «potentiel » de guérison.

 

C’est un premier point capital : les croyances du thérapeute sur le consultant, sa confiance envers les capacités de celui-ci, ses idées sur les ressources existantes chez cette personne, tout ceci va avoir un poids réel sur l’évolution de la cure.

 

Voici donc un premier facteur, l’effet Rosenthal, qui détermine l’évolution du consultant, facteur lié au positionnement intérieur du psy, facteur radicalement éloigné d’une simple connaissance universitaire de la psychopathologie.

 

L’alliance Thérapeutique

 

Un deuxième facteur, lié à l’interaction, et lui aussi indépendant des connaissances psychopathologiques, s’appelle l’Alliance thérapeutique.

 

Au-delà des connaissances du psy, c’est à dire son Savoir, au-delà des techniques qu’il connaît et utilise, c’est à dire son Savoir Faire, la façon dont il voit ses clients, la manière dont il respecte leur pouvoir, leur humanité, leur richesse, va instaurer une alliance thérapeutique et déterminer la suite de la psychothérapie.

 

Depuis une trentaine d’années les psys américains de toutes catégories ont effectué un travail scientifique, pragmatique, appuyé sur des approches statistiques, pour dégager l’intérêt de « l’alliance thérapeutique » et son poids dans la variance des résultats d’une cure. Nous nous trouvons là face à une démarche empirique-observatrice dont les résultats méritent d’être pris en compte.

 

Quels sont-ils ? Je vous les résume ici :

 

1)    Premièrement. L’alliance initiale, liée au climat affectif de la relation, est le meilleur facteur prédictif des résultats du traitement.  Donc les débuts du traitement, les premières séances, présentent une importance capitale.

2)    Deuxièmement. L’alliance est un facteur dont la contribution à la variance des résultats se révèle supérieure à celle des divers traitements, quels qu’ils soient.

Ceci recoupe d’autres études, ayant montré que le type de rapport établi entre le praticien et le patient donnait une meilleure prédiction quant aux résultats, que le type de technique utilisée par ce praticien.

3)    Troisièmement. Cette alliance initiale se verra ensuite soumise à d’inévitables fluctuations ; elle pourra être restaurée de deux façons, suivant les problématiques du patient et suivant le profil des psys : soit par le côté empathique et de soutien (plus psychothérapique) , soit par le travail d’interprétation (plus psychanalytique).

 

On voit ainsi qu’un facteur capital pour les résultats du traitement n’est pas lié directement au Savoir ni au Savoir Faire, c’est à dire à tout ce qui peut s’apprendre de l’extérieur, mais dépend de la qualité relationnelle entre le psy et son client, qualité relationnelle très liée au Savoir Etre du psy.


Le double aveugle et l’effet placebo

 

Enfin abordons un troisième facteur, après l’effet Rosenthal, et l’Alliance thérapeutique, l’effet Placebo.

 

En effet, dans cette interaction en vue d’une guérison, les croyances et les attentes du consultant possèdent, symétriquement aux croyances et attentes du thérapeute, leur propre poids. C’est ce qu’on appelle l’effet placebo.

 

Cet effet possède une telle importance que les expérimentations de toutes sortes et dans tous les domaines, pour être valables, doivent absolument éviter que cette variable placebo viennent biaiser les résultats. D’où la nécessité de mettre en place le « double aveugle ».

 

Que veut dire « double aveugle » ? Lorsque l’on teste un nouveau médicament, on compare un groupe de patients qui reçoit le médicament et un groupe de patients qui reçoit un comprimé ayant le même aspect mais composé de produits neutres – sucre, farine, etc. –. Or les résultats ne seront pas fiables si la personne qui distribue les médicaments sait elle-même quels sont les vrais et quels sont les faux. Le simple fait qu’elle le sache, même si elle ne manifeste rien, peut donner des résultats biaisés dans chacun des groupes. Pour éviter ceci les laboratoires veillent strictement à ce que ni le médecin ( ou le personnel soignant), ni le patient ne sachent qui reçoit le vrai médicament : tout le monde est « aveugle » (le médecin et le patient) et les résultats pourront donc être fiables, non faussés par l’influence des idées du prescripteur ou du patient.

 

Par ailleurs, on connaît de nombreux exemples dans lesquels le patient, croyant prendre un médicament puissant alors qu’il ne s’agit que d’un placebo, se sent mieux et parfois même guérit spectaculairement. On a même pu prouver que l’emballage, la marque, la couleur du produit, son amertume, son prix, présentent une influence sur l’effet placebo. Il est donc important, dans le double aveugle, que les comportements et les « médicaments » entre guillemets donnés à chacun des deux groupes soient strictement identiques et distribués dans des conditions similaires.

 

Bref et en résumé, les idées, les croyances, les a priori de chacun ont une influence énorme sur les résultats du traitement quel qu’il soit (psychologique, médical, chamanique, ou de n’importe quel ordre).

 

Et là nous rentrons dans une zone plus que difficile à cerner scientifiquement. Parce que, si la variable de la personnalité du thérapeute, et de son positionnement intérieur, conjuguée à la variable des attentes et des a priori du client, représente un facteur capital de l’évolution du traitement alors comment évaluer le poids des divers éléments d’une psychothérapie ?

 

Ces variables interactionnelles nous donnent une clé explicative concernant non seulement la multiplicité des psychothérapies et « thérapies » de toutes sortes, mais aussi le fait que toutes semblent donner des résultats et produisent des témoignages de clients satisfaits. Avouons que, du point de vue scientifique, voilà qui est vraiment très agaçant. La tentation, pour tous les esprits formés aux sciences dures, c’est de traiter cela par le scepticisme, au lieu tout au contraire d’en faire un champ de recherche probablement  promis à une grande fertilité.

 

 

 

LE DSM

Cette tentation peut concerner certains  médecins ou psychiatres. De leur formation scientifique axée sur la  clinique des symptômes, le  repérage diagnostic, les traitements médicamenteux, émane une sorte de bible de repérage : le Manuel DSM, dont le titre français est « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ».

 

Ce Manuel élaboré par l’Association Américaine de Psychiatrie a tâtonné au fil des années. Il en est désormais à sa cinquième refonte, d’où son nom de DSM-5. Il est d’ailleurs très intéressant de voir comment certains troubles ont pu être étiquetés différemment au fil des années, ce qui permet parfois de voir une « norme » sociale à l’œuvre, derrière la supposée scientificité. Ainsi, par exemple, l’homosexualité est-elle considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973, puis suite à un vote des psychiatres américains cela n’est plus une maladie car 58 % des voix étaient contre. C’est dire la fiabilité d’un diagnostic de maladie mentale.

 

Le problème de ce DSM champion des étiquettes et des classifications, et adopté par des milliers de médecins, c’est que derrière son apparence de scientificité, sa fiabilité doit être questionnée au regard de la comparaison des diagnostics posés par deux praticiens différents :

 

Une étude à grande échelle, aux Etats-Unis, formait des cliniciens, de manière poussée, à faire des diagnostics en utilisant les critères du DSM. Ainsi par exemple les cliniciens expérimentés et très formés, se mirent par groupes de deux, et interrogèrent 600 patients, et l’on devait voir s’ils pouvaient se mettre d’accord sur un diagnostic. « On les considérait comme d’accord si leur diagnostic tombait dans la même classe de trouble, même si ce n’était pas le même type précis… Et bien l’accord sur la classe générale des troubles de la personnalité ne fut que de 56 % ! Ce n’est que dans un peu plus d’un cas sur deux que ces cliniciens spécialement entraînés sous la direction des chercheurs étaient d’accord sur la catégorie générale des troubles de la personnalité… Imaginez la fiabilité pour un trouble spécifique avec un professionnel de santé ordinaire dans un contexte clinique habituel ! 

 

Au delà du doute sur la fiabilité de ces diagnostics, on peut aussi émettre un doute sur l’utilité de ces diagnostics. En effet, ils seraient très utiles s’ils amenaient une réponse ciblée, un traitement spécifique, conduisant vers des résultats bien nets pour lesquels une certaine prévisibilité serait le signe d’une approche scientifique. Mais de nombreuses études américaines ont démontré qu’il n’y avait pas de corrélation entre le diagnostic et le résultat.

 

Une autre publication, toujours aux USA, a montré que les anti-dépresseurs sont utiles pour : la dépression sévère, la boulimie, les attaques de panique, les troubles obsessionnels, les compulsions, le déficit d’attention, la catatonie, la migraine, et le syndrome du colon irritable ! Ce qui ne fait qu’alimenter la critique du DSM, incapable de fournir des cibles précises adaptées à tel ou tel « trouble mental » et interroger sur la corrélation entre le diagnostic et la prescription. On peut donc se questionner sur le degré de scientificité de cet outil . Pourtant l’OMS semble vouloir prendre le DSM comme une référence. Pourtant l’enseignement universitaire est sous l’influence de cette nomenclature réductionniste et simplificatrice.

 

A cette lumière, on comprend mieux pourquoi le docteur Accoyer pensait bien faire en demandant avant tout et pour tout des connaissances en psychopathologie censées être le nec plus ultra du psychothérapeute.

 

Devant ces faits, de nombreux psychiatres tant français qu’américains se sont élevés contre les dérives que cela induit. Et ils ont vu venir à leurs côtés des psys d’autres obédiences, tous choqués de voir comme cet étiquetage amenait à réduire le sujet à une collection de symptômes et à une étiquette psychopathologique, pour finalement le traiter par des médicaments. Le mouvement STOP DSM, qui appelle à un POST DSM, conteste vivement le carcan de cette classification obligatoire, qui introduit finalement une telle distance entre le soignant et le soigné que celui-ci, comme dans d’autres approches « soignantes » entre guillemets, n’est plus une personne susceptible d’évolution et de guérison, mais un « cas », un « maladie ». La personne, ainsi désindividualisée, est assimilée à une étiquette.

 

Dans son ardeur à essayer d’être similaire au modèle médical classique : collection de symptômes, diagnostic, traitement, la psychiatrie ne risque t-elle pas  de perdre le contact avec sa réalité soignante et de devenir une subordonnée des laboratoires pharmaceutiques?

 

 

Mais en fait ce modèle médical qui fait de la personne un « cas » repérable ne relève pas du travail psychothérapique. Poser un diagnostic, éventuellement avec l’aide de tests psychologiques (il y en a des très pointus) n’est utile que dans le cas où il est nécessaire et souhaitable d’arriver à une étiquette : par exemple pour aider à des décisions judiciaires, ou de placement, ou d’orientation. Là, il est incontestable que l’utilité du diagnostic s’impose : psychose ? Perversion ? Responsabilité atténuée ou non ? Simulation ? Etc. Mais même avec les outils nécessaires, il n’est pas certain que cette étiquette soit complètement fiable, si l’on en croit les fameuses « batailles d’experts » judiciaires.

 

Par contre lorsqu’il s’agit d’aider quelqu’un à sortir d’une souffrance psychologique cette étiquette risque fort, dans bien des cas, d’être un handicap et un frein. Pourquoi serait-ce un handicap ou un frein ? Parce que ce diagnostic posé par un «expert » sur une « personne en souffrance » freine l’identification et l’empathie. Mais essayons d’illustrer ce point de vue par le rapide exposé d’une cure TBSI (en l’occurrence une personne vue par Jean-Marc Henriot).

 

 

VIGNETTE  CLINIQUE

 

Cette jeune femme de 29 ans, que nous appellerons Bernadette, consulte en urgence et dans l’affolement le plus total parce qu’elle a des désirs d’étrangler son bébé de trois mois. Ses fantasmes l’obsèdent. Elle ne touche plus sa fille, laissant exclusivement ce soin à son mari. Elle se sent devenir folle. Elle ne dort plus ; elle a arrêté le sport ; elle se sent honteuse et se juge très négativement ; elle pense que ses collègues la trouveraient vraiment folle, ou bien criminelle en puissance, s’ils savaient.

 

Nous apprendrons en séance 3 qu’elle a déjà consulté un exorciste, des voyantes, un rebouteux, en plus de son médecin traitant. Elle prend des antidépresseurs, des anxiolytiques, des somnifères. Rien n’y fait elle envisage sérieusement de se suicider; mais elle pense avoir d’abord recours à une cure de sommeil en clinique psychiatrique. En séance elle pleure abondamment et dans sa vie elle est submergée d’angoisse.

 

À quoi aurait-il servi, pour l’aider à sortir de là, de poser le diagnostic « phobie d’impulsion sur fond de dépression du post-partum », même si celui-ci est juste ? D’autant que les « causes » de ce genre de pathologie, dans la littérature psy, sont extrêmement variés. On parle de facteurs biologiques, psychologiques, sociaux. On parle d’un manque de vitamines, d’une modification des hormones, d’un changement de mode de vie, parfois de l’absence du père, ou même de réaction inconsciente de la mère à un problème de santé non perçu mais présent chez l’enfant, de conflits inconscients avec l’imago maternelle, etc., etc.

 

Bref ce qui est clair c’est le diagnostic. Les causes elles-mêmes sont peu ou mal cernées. Quant aux traitements, ils partent en tous sens : relaxation, exercices physiques, prise d’oméga 3, éviter le café, méditer, se soigner par les plantes, faire une thérapie du comportement destinée à affronter ses peurs pour les contrôler, faire partie d’un groupe de paroles, bêtabloquants, antidépresseurs puisque le DSM assimile la dépression du post-partum aux symptômes d’un épisode dépressif majeur. Il faut « contrôler la sérotonine », etc.

 

Les uns témoignent d’une guérison en deux ans de psychothérapie psychanalytique, d’autres conseillent de faire une activité agréable chaque jour, de sortir, etc.

 

Comme vous le voyez et comme souvent, en ce qui concerne les traitements on trouve de tout… ce qui veut dire de rien, de rien de sûr. Mais des témoignages sur les forums vantent le résultat de telle ou telle approche cependant que d’autres témoignent qu’ils sont poursuivis par ces fantasmes depuis des années.

 

En ce qui nous concerne, cette personne est sortie définitivement de ses angoisses et de ses symptômes en 5 séances, et elle a commencé à aller très nettement mieux après la séance 3. Comment ceci a-t-il été possible ? Voyons brièvement ces quelques séances.

 

A la S1, il s’agit que le thérapeute se pose la question suivante : en quoi ce désir d’étrangler son bébé est-il positif, sain, utile ? … (…) du moins pour une partie refusée d’elle-même. Étant donné l’heure qui avance, je ne m’étendrai pas sur les conditions nécessaires au changement (alliance, relation d’équivalence, position basse du thérapeute, coopération dans la recherche, etc.) je veux juste souligner de quel côté se trouvait la sortie.

 

Séance 1 : en cherchant ensemble le thérapeute et la patiente aboutissent à l’idée que peut-être ces fantasmes ne sont que la manifestation, exagérée afin d’être perceptible, d’un besoin de souffler, de penser un peu à elle-même étant donné que ce bébé est son troisième enfant et qu’elle a deux autres enfants petits : un garçon de six ans, une fille de trois ans. L’idée est alors d’accepter ces fantasmes comme un signal, indiquant qu’elle a besoin de prendre du temps pour elle-même.

 

La cliente part rassérénée. Mais à la S2 la semaine suivante, dès la porte ouverte, elle rentre à nouveau en pleurs. Rien n’a changé. Du coup le thérapeute et la patiente cherchent ensemble d’un autre côté. Il apparaît une similitude étroite entre sa famille d’origine et la sienne propre : elle-même est la deuxième de trois enfants (un garçon puis deux filles), et elle a trois enfants, un garçon puis deux filles. L’hypothèse est donc que l’arrivée de cette petite troisième dans sa famille propre réveille en elle-même les vécus qu’elle a eus étant enfant dans sa famille d’origine lors de l’arrivée de sa petite sœur, vécus de rage destructrice envers ce bébé, vécus de l’enfant qu’elle était à l’époque.

 

A l’appui de cela, il lui revient alors des souvenirs où à l’âge de 4 - 5 ans elle se balançait seule sur son lit en se disant « personne ne m’aime, personne ne m’aime ». La petite expérience nouvelle à faire dans sa vie, trouvée ensemble en cette fin de S2 consistera à se dire, lors d’une fois où elle sera possédée par son désir de tuer son bébé, se dire : «c’est la petite fille en moi qui veux tuer sa sœur et qui souffre du manque d’amour » plutôt que penser « je suis la mère qui veut tuer son bébé ».

 

La cliente part rassérénée. Mais à la S3 la semaine suivante, elle rentre… à nouveau en pleurs. Rien n’a changé. Le thérapeute constate qu’elle n’a pas fait l’expérience proposée, la S3 va donc être centrée sur réellement faire cette expérience et pas seulement « avoir compris ». Elle devra écrire une fois sur un papier la phrase trouvée ensemble à la S2 : « c’est la petite fille en moi qui veux tuer sa sœur et qui souffre du manque d’amour ».

 

La cliente part rassérénée. A la S4, elle rentre dans le cabinet… (…) radieuse. Elle a fait l’expérience proposée mais, dans la foulée de celle-ci, elle a aussi enclenché plein de changements : elle a recommencé à prendre son enfant dans les bras, elle a repris le sport, elle est beaucoup moins angoissée, elle supporte ses fantasmes (qui n’ont pas encore complètement disparu), elle a refait l’amour avec son mari, etc.

 

Les S4 et S5 seront consacrées à s’occuper de la petite fille intérieure en manque d’amour. La cliente apercevra comment de nombreux comportements dans sa vie ont été orientés par cette question : sa façon de rester collée à ses parents, d’être un peu infantile dans ses vêtements et son look, d’avoir un fond inquiet, etc.

 

À la S5, située désormais 3 semaines plus tard, elle dira que non seulement elle n’a plus ses fantasmes ou alors rarissimement mais aussi qu’elle se sent désormais plus libre et plus mûre que jamais. Et que par ailleurs ses relations avec ses enfants sont excellentes.

 

Elle reviendra de loin en loin, une fois par mois, puis une fois par trimestre et arrêtera après 10 séances. En fait ces cinq séances supplémentaires, étalées dans le temps, n’avaient que pour fonction de venir constater et partager combien elle allait bien. Elle avait arrêté tous ces médicaments à la S4 et n’en a plus repris depuis.

 

Ce cas illustre me semble-t-il ce que Delphine Gonnord vient de nous présenter : l’accueil bienveillant du symptôme (« en quoi est-ce positif de vouloir tuer son enfant ?») et la ferme croyance que ce travail va permettre à la personne non seulement la guérison mais aussi l’amplification de ses capacités par découverte de nouveaux aspects d’elle-même, sous le symptôme.

 

Comme vous le voyez, et je conclurai là-dessus, le traitement psychothérapique n’a que bien peu à voir avec les connaissances psychopathologiques. Mais il a tout à voir avec un certain type de positionnement du thérapeute, comme nous l’expliqueront sans doute les intervenantes suivantes.

 

Catherine TALLET

 

 


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