GUERISON ET TBSI

 

Journée d’Etude du 26 Septembre 2015 Bordeaux

 

 

C’EST  MOI  QUI  L’AI  FAIT !

 

INTRODUCTION

 

Un adage bien connu nous rappelle la nécessité impérative d’être suffisamment autonome : « si tu vois un homme affamé, donne-lui un poisson pour se nourrir, mais surtout apprends lui à pêcher ». Le but dans les psychothérapies ou psychanalyse est donc bien que le consultant apprenne à se nourrir lui-même, s’approprie les capacités et les démarches de solution trouvées dans la cure. D’une certaine façon tous les soignants seront d’accord sur ce but. Reste cependant que beaucoup d’obstacles seront à lever avant d’atteindre ce but, aussi bien du côté du consultant que du côté du thérapeute. Nous allons tâcher de les apercevoir et de voir comment les contourner.

 

FREINS du côté du CONSULTANT

 

En effet, malgré ce qu’il semble, et bien que cela puisse paraître étonnant, des freins à l’autonomie existent du côté du consultant. Voyons cela :

 

En thérapie brève le consultant arrive en séance avec une perte de confiance en la possibilité de s’en sortir. Il a déjà tenté diverse solutions, les solutions de niveau 1 dont parlaient mes collègues, parfois depuis très longtemps, et il se décourage de ne pas y arriver. Il perd l’espoir, ce que les Américains appellent l’état de hopelessness, et il perd aussi le sentiment de pouvoir vraiment s’en sortir, helplessness.

 

Ces deux caractéristiques font qu’il est fragilisé, inquiet. Il vient consulter en position démunie, avec le fort souhait qu’un « sachant » lui dira ce qu’il en est et ce qu’il faut faire.

 

Perdu, inquiet, angoissé, il se sent un peu comme un enfant et il attend que quelqu’un de puissant lui donne la solution. Il ne pense pas pouvoir la trouver par lui-même. Il se met en situation de dépendance : « docteur, dites-moi ce qu’il faut faire». Il n’est pas rare que le consultant appelle son psy du nom de « docteur ». En effet le modèle de la consultation médicale est présent en filigrane. Nous avons tous plus ou moins pensé, parfois, la chose suivante : « Si seulement il y avait une pilule libératrice, un médicament qui soigne les douleurs de l’âme, du cœur, du sexe, de la relation ».

 

Donc, à défaut de cette fameuse pilule miracle, en thérapie brève le consultant attend le conseil miracle qui lui permettra de sortir du filet dans lequel il se débat. Deux réponses lui seront difficiles à entendre. L’une qui dirait simplement : « toutes les clés sont en vous », ce qui lui donnera encore plus l’impression de n’avoir pas trouvé par lui-même. L’autre qui se contenterait d’écouter silencieusement et donnerait ensuite rendez-vous pour la semaine suivante, comme le font certains psys.

 

La difficulté est donc la suivante : ne pas prendre la position du « thérapeute qui sait» car alors il y a un risque d’installer une dépendance dont on pourra ensuite difficilement se départir, et pour autant ne pas laisser la personne dans son désarroi et sa souffrance.

 

Cette difficulté, nous la trouvons aussi en thérapie profonde, psychanalytique, mais encore multipliée par les enjeux transférentiel. Le transfert, comme vous le savez, c’est le fait que des visions infantiles inconscientes sont amenées, transférées, dans la situation actuelle adulte. La personne a l’air de parler comme l’adulte qu’elle est, alors même que ses filtres et croyances infantiles sont à l’œuvre dans sa perception de la situation.

 

Peut-être quelques mots à ce propos seront-ils intéressants. J’espère que les psys présents dans la salle comprendront mon désir de clarification synthétique des enjeux d’une cure psychanalytique.

 

En gros l’idée est la suivante : nous sommes porteurs de deux logiciels. Le premier s’est établi entre zéro et six ans. Le bébé, l’enfant, se sont forgés des éléments de base, une vision du monde, premier logiciel de décodage et de comportement, marqué au coin d’un psychisme infantile encore peu élaboré. Des vérités définitives peuvent être inscrites dans le psychisme à partir d’expériences plus ou moins traumatiques. Prenons un exemple : la personne a un frère ou une sœur plus jeune marqué par un handicap. Étant donné que le psychisme infantile décode tous les événements sur un mode auto-centré l’enfant va en déduire qu’il est responsable, qu’il a fait du mal à ce frère ou à cette sœur, qu’il est donc mauvais ou coupable. Cette conviction se grave en lui, même si, aux yeux d’un adulte, elle est tout à fait erronée. Elle est inscrite, comme tant d’autres, dans ce logiciel de base qui établit une première vision de soi-même et du monde.

 

MAIS, et c’est là notre drame humain, ce premier logiciel est recouvert, masqué, par un deuxième logiciel établi à partir de l’âge de raison, c’est-à-dire à partir de sept ans jusqu’à la fin de l’adolescence. Doté d’une perception plus juste, l’enfant de 7 à 12 ans, puis l’adolescent, vont établir une nouvelle version des choses, une nouvelle vision du monde. Nouvelle version plus réaliste et plus juste puisque le psychisme est alors plus élaboré. Nouvelle version qui n’est cependant pas à l’abri de graves déformations logicielles dans l’hypothèse d’une rencontre avec des situations traumatiques difficiles à digérer (abus sexuels, démolition narcissique, ou autres). Bref ce deuxième logiciel est désormais celui qui guide le comportement, les émotions, les « théories » sur le monde et soi-même. Toutefois le premier logiciel n’a pas été « mis à jour ». Il a simplement été recouvert, enfoui, il est devenu non visible, oublié.

 

Comme vous le savez, pour des raisons que les psychanalystes ou les neurologues donnent chacun de leur côté, nous constatons en nous le phénomène de « l’amnésie infantile ». Cette amnésie, cet oubli, cette absence de souvenirs porte sur nos six premières années. La très grande majorité d’entre nous n’a que véritablement très peu de souvenirs de cette petite enfance. Et donc pas d’accès au premier logiciel.

 

Il y a un problème, grave, lorsque le premier logiciel est porteur de bugs importants. Ceux-ci viennent perturber le fonctionnement de deuxième logiciel sans qu’on puisse apercevoir d’où proviennent alors les problèmes de fonctionnement, les bugs psychiques, relationnels, qui surgissent à l’improviste ou obstinément.

 

Dans mon exemple de tout à l’heure, l’enfant qui s’est senti un dangereux malfaiteur ayant détruit ou handicapé sa fratrie est désormais oublié. Mais l’adulte qu’il est devenu est poursuivi à son insu par un fort sentiment de culpabilité. Fort sentiment de culpabilité qui va amener des « punitions », des échecs, amoureux, professionnels, des accidents, une sorte de destin de malheur qui semble le poursuivre. Tant que cet adulte n’aura pas eu accès aux croyances infantiles et n’aura pas pu les « mettre à jour », les rectifier, il continuera à être ce coupable qui doit expier et souffrir.

 

Ainsi la vision infantile faussée, dont le premier logiciel est porteur, peut amener des conséquences nombreuses et des souffrances importantes dans la vie adulte.

 

De ce fait les deux questions fondamentales, qui sont celles auxquelles répond la psychanalyse, sont :

 

  1. Premièrement : comment accéder au logiciel invisible ?
  2. Deuxièmement : une fois qu’on y a accédé, comment rectifier les bugs dont il est porteur ?

 

Après ce détour, un peu schématique sans pour autant être faux, revenons donc à la question de l’autonomie. Celle-ci se pose particulièrement en psychanalyse pour la raison suivante très simple : tout est installé, dans l’organisation d’une cure psychanalytique, pour que l’infantile oublié soit transféré dans l’espace et le temps de la cure. Cet infantile deviendra alors progressivement perceptible, puisqu’il est présent dans l’actuel grâce au transfert. Et l’analyste et l’analysant vivront ensemble le chemin vers la rectification des convictions infantiles problématiques, source des symptômes et souffrances de la vie adulte.

 

En résumé la présence de l’enfant à l’intérieur du consultant va le pousser à chercher un parent dans sa relation avec son analyste. Face à ce supposé parent les attentes de l’enfant du passé, désormais fortement présent, vont faire pression. C’est à la fois ce qui permettra la remise en scène des enjeux oubliés, avec la possibilité de les percevoir, et à la fois ce qui risque d’amener des vécus émotionnels forts dont ceux concernant la dépendance et l’autonomie.

 

Sans m’étendre plus sur ce qui va se jouer là, je dirais que l’adulte qui consulte va se sentir inconsciemment comme un enfant face à un parent puissant, qui sait, qui connaît les arcanes de l’inconscient, qui peut éventuellement aimer ou punir. L’adulte attend que l’analyste, tel la Pythie grecque, lui donne l’oracle qui lèvera le voile, lui décillera les yeux, lui donnera accès à ses mécaniques inconscientes.

 

Toutes ces attentes, que ce soit en thérapie brève ou en thérapie profonde, sont légitimes et compréhensibles. La fragilisation due à la souffrance entraîne l’aspiration à trouver une personne puissante qui permettra la sortie du labyrinthe. Mais on perçoit sans difficulté qu’il y a là des risques de dérives importantes, amenant le consultant à être dépendant, à ne pas découvrir ses propres capacités, à attendre de l’Autre, et finalement à se maintenir soi-même en incapacité face au « spécialiste ».

 

FREINS du côté du THERAPEUTE

 

Nous venons de voir ce qui, du côté du consultant, risque de freiner l’accès à l’autonomie. Mais la chose serait relativement simple s’il n’y avait pas aussi les risques du côté du thérapeute.

 

En effet, celui-ci est mis implicitement dans une position haute : celle qui suppose qu’il sait, qu’il est puissant, qu’il est libéré de toutes ces souffrances symptomatiques qu’amène le consultant. Il y a, pour le thérapeute, la tentation de s’installer dans cette place gratifiante. Pour peu qu’il n’ait pas fait le travail intérieur nécessaire lui permettant de trouver sa sécurité narcissique-identitaire autrement que dans le regard de l’autre, il risque de tomber dans les travers suivant, nocifs à tous points de vue :

 

  1. Premièrement. Avoir besoin d’être conforté dans sa position de Sauveteur. En effet tant qu’il est dans cette position, il se sent lui-même rassuré : cela lui prouve qu’il est bon, et cela vient contrer sa petite voix infantile qui lui affirme le contraire. Il a donc besoin de rester dans cette place de Sauveteur. Ce qui suppose, en contrepoint, qu’il a besoin que son patient reste en position de demande souffrante, qu’il aille peut-être mieux mais pas trop longtemps par exemple.
  2. Deuxième tentation, assez similaire à la première, avoir besoin d’être conforté dans le mythe de celui qui sait, de celui qui plane au-dessus des affres dans lesquelles se débat ce pauvre consultant. Le refuge dans l’intellect lui permet de clôturer le plus vite possible les douloureuses questions personnelles qui pourraient être réveillées en lui par la situation. Le recours aux étiquettes psychopathologiques, dont nous a parlé Catherine Tallet, peut servir ce dessein de rester celui qui sait, tellement différent de ce pauvre consultant qui ne sait pas.
  3. Et aussi, parmi les chausse-trappes que provoque la situation d’être thérapeute de gens en difficulté, il y a le besoin d’être aimé. En effet dès lors que le psy a besoin de se sentir aimé, il ne pourra pas permettre au consultant d’approcher, de ressentir, d’exprimer des sentiments négatifs-agressifs envers lui-même. Il agira de telle sorte que seul le positif soit exprimé. Et ce faisant, il empêchera que le négatif (ayant besoin d’être reconnu et traité) puisse apparaître. Comment diable alors traiter la colère, la douleur, la rage, l’amertume et tout ce genre de vécus puissants et perturbateurs, dès lors que le thérapeute tient absolument à ce que tout baigne dans le positif ?
  4. Citons aussi, à un niveau beaucoup plus bas et simpliste qui, entre parenthèses, est rarement le seul moteur du maintien de la dépendance du patient, la tentation de profiter de la fragilité du consultant pour assurer un accrochage la cure permettant de se garantir des revenus financiers.

 

Bref : nous pouvons apercevoir plein de pièges possibles des deux côtés de cette interaction thérapeute-consultant. Il y a donc des difficultés à contourner si l’on veut que la thérapie renforce les capacités et l’autonomie du consultant.

 

 

COMMENT  FAIRE  POUR  EVITER  CELA ?

 

Comment faire pour éviter ces écueils, qui risqueraient de faire échouer la traversée, de stopper ou couler le bateau sur lequel se trouvent les deux interlocuteurs ?

 

Voyons d’abord du côté du thérapeute.

 

Un. Celui-ci devra impérativement avoir fait lui-même un travail approfondi afin de se libérer de sa propre pathologie. En effet, sans ce déblayage intérieur, le thérapeute risque très fort de mélanger ses propres problèmes avec ceux du consultant. On imagine le gâchis et les biais possibles sinon !

 

Mais, comme nous l’a dit Catherine Tallet, ceci n’est pas obligatoire, alors même qu’il s’agit d’une condition indispensable. Une seule façon, pour le grand public, d’avoir une certaine garantie : savoir si le thérapeute est membre d’une école sérieuse, et que cette école exige non seulement un travail psychologique approfondi mais aussi la participation en longue durée à un groupe de supervision.

 

Deux. Pourquoi cette supervision est-elle nécessaire ? Pour éviter des dérives qui seraient trop liées aux désirs du thérapeute, mais aussi pour que le thérapeute se maintienne en éveil quant à ses possibles zones aveugles, zones aveugles qui le feraient passer à côté de l’essentiel et risqueraient de fausser le travail thérapeutique.

 

Avec ces deux points fondamentaux, déblayage de sa propre pathologie et participation à de la supervision, le thérapeute évite que les freins à l’autonomie du consultant viennent de sa propre part. Finalement il y a une là une sorte de paradoxe qui se dirait ainsi : pour être un bon thérapeute en thérapie brève, il faut avoir vécu soi-même une thérapie approfondie, bien loin d’être brève !

 

Ceci dit comment faire face aux attentes du consultant qui souhaite voir son thérapeute lui donner les solutions ?

 

Tout d’abord il faut que le thérapeute ait compris et intégré profondément la vérité choquante suivante : tout ce qu’il donne, il empêche que le consultant le trouve.

 

C’est surprenant et même difficile à écouter, et pourtant c’est ainsi. Prenons quelques exemples :

 

L’interprétation. Si le thérapeute donne une interprétation (juste) au consultant (genre : votre femme représente inconsciemment votre mère) alors lorsque la personne, en y réfléchissant de son côté, arrivera elle-même à cette idée, elle pourra beaucoup moins bien se l’attribuer, se l’approprier. Elle se dira : « je pense cela mais c’est peut-être simplement parce que le thérapeute me l’a dit ».

 

Le bon conseil . « Vous devriez peut-être faire ainsi ». Même chose : lorsque la personne jouera avec cette idée, même si cette idée en fait est la sienne, elle pourra moins bien se l’approprier puisque le thérapeute lui aura tout d’abord soufflée. Il y aura donc ce dilemme : est-ce ma propre idée, ou bien est-ce celle du thérapeute ?

 

Et ceci est valable pour de nombreuses autres interactions : si le thérapeute est consolant, il empêche la personne de découvrir qu’elle peut trouver en elle-même des forces de consolation. S’il émet des jugements, positifs ou négatifs, il risque d’induire que la personne se défende ou bien se positionne sur un mode enfant au lieu de trouver en elle-même l’aspect parental dont elle a besoin, etc.

 

Je ne vais pas développer outre mesure, mais je crois que l’expérience clinique est  là : ce que le thérapeute ne se hâte pas de donner, il laisse plus de chances au consultant de le découvrir et de se l’approprier.

 

Donc le premier point, pour aider le patient, c’est justement de ne pas faire à sa place, mais ceci doit être compensé exactement en même temps par une autre attitude : celle qui va être axée sur aider le consultant à découvrir comment faire pour accéder à ses ressources et pour trouver alors ceci plus intéressant qu’une solution qui lui serait donnée par l’Autre.

 

Comment allons nous permettre ceci, en thérapie brève, et aussi en thérapie longue et profonde ?

 

En thérapie brève

 

Les attitudes du thérapeute seront les suivants :

 

  1. Guider un pas en arrière. C’est-à-dire que le thérapeute à une option de base : favoriser les ressources du consultant. C’est donc ce qui guidera son action, mais celle-ci ne sera jamais au détriment du narcissisme du consultant. C’est ainsi que le thérapeute adoptera volontiers une position basse, permettant à la personne de ne pas se sentir diminuée ou incompétente.

 

Le thérapeute sera intérieurement dans une position de respect pour cet être humain en difficulté, pas si différent de sa propre humanité.

 

Enfin il aura à cœur d’accentuer et de permettre la perception de tout ce qui fait apparaître les capacités du consultant.

 

Comme vous le voyez la position du supposé sachant est remplacée par une action de catalyseur permettant l’émergence de forces nouvelles.

 

  1. À partir de là, le thérapeute et le consultant pourront chercher ensemble quelles nouvelles expériences différentes pourraient amener le changement recherché. C’est le juste positionnement du thérapeute qui favorisera une véritable collaboration dans laquelle les forces du consultant émergeront.

 

  1. Une fois ceci mis en mouvement le thérapeute aura à cœur de ne pas pousser vers le changement entrevu ensemble précédemment. Tout au contraire, il va respecter la complexité qui nous caractérise, complexité qui nous voit freiner le mouvement même de progression que nous avons décidé d’entreprendre. Respecter cette complexité consistera à réduire la marche en avant à un tout petit minuscule premier pas. Non pas « prendre la parole en groupe malgré la peur » mais se contenter de poser un bras sur la table. Non pas changer de look, pour une femme mal dans son corps et ses vêtements, mais simplement passer un petit coup de téléphone à une amie qui connaît un visagiste. Non pas chercher à prendre dans ses bras le bébé qu’elle désire tuer, mais simplement noter, une fois, que sa propre enfant intérieure est là et a besoin d’attention.

 

Et dans tous ces cas la personne va faire infiniment plus que prévu mais, notons-le  très fortement, ce sera elle et elle seule qui l’aura décidé ainsi, et qui se sera donc approprié les nouvelles expériences, les nouvelles attitudes, et au bout du compte les nouvelles solutions enfin trouvées.

 

En Psychanalyse

 

Donc voici pour la thérapie brève. Et en thérapie profonde, en psychanalyse, comment faire pour que le Transfert et les émois infantiles n’amènent pas le risque d’une interprétation donnée par le psy ? Pourquoi est-ce que je parle de « risque » alors même que l’interprétation, en psychanalyse classique, est la voie privilégiée pour rendre visible l’infantile à l’œuvre ?

 

Parce que celle-ci est très délicate à utiliser étant donné deux dangers possibles :

 

  • Le premier risque, c’est que le patient s’en défende (ne l’ayant pas trouvée lui-même) et du coup va avoir encore plus de peine à la trouver ensuite et à en découvrir la richesse
  • le deuxième risque, c’est que le patient la gobe sans l’avoir véritablement métabolisée, avec la probabilité d’en faire une sorte de savoir mental inopérant, ou d’en faire une sorte de corps étranger en soi marqué par les discours d’un Autre.

 

On voit qu’entre ces deux risques la psychanalyse chemine sur une voie étroite, puisque son but reste bien que la personne en analyse, que nous appelons l’analysant (pour montrer sa propre action), s’approprie ses découvertes libératrices.

 

En ce qui nous concerne, avec la psychanalyse rêve éveillé, nous avons une structure de la cure qui facilite et favorise l’appropriation de celle-ci par l’analysant. En effet trois pôles organisent la recherche : le psychanalyste, l’analysant, et le rêve éveillé. Qu’est-ce que le rêve éveillé : une sorte de rêverie fortement vécue qui raconte une histoire symbolique totalement en lien avec les mécaniques inconscientes de l’analysant. En voyant et en vivant ce rêve éveillé la personne voit et revit des situations traumatiques qui ont organisé sa structure de base. Mais elle peut se permettre de les voir et de les revivre parce que celles-ci se présentent sous une forme imagée, symbolique, suffisamment à distance du conscient habituel… si bien que celui-ci ne met pas les défenses qui sont généralement les siennes lorsque le refoulé cherche à émerger.

 

Être en train de traverser un désert rouge et se sentir mourir de soif c’est autre chose que retrouver clairement le souvenir oublié et tellement douloureux de périodes où le manque d’amour était insupportable. Être enfermé dans une grotte, et regarder à l’extérieur le dinosaure qui cherche à pénétrer, c’est autre chose que de devoir affronter crûment certains souvenirs d’impuissance et de danger. Le masque proposé par le rêve éveillé permet de retrouver et revivre des événements qui ont structuré la vision du monde. Et, de plus, comme l’analysant est partie prenante de son rêve éveillé, qu’il en est un acteur vivant et plein d’émotions, il a la possibilité de changer la donne, d’agir sur les éléments présents. Capacité extraordinaire permettant de revenir sur la scène du crime et d’en changer le déroulement, ou de punir le criminel, ou de trouver une aide, etc.

 

Mais, sans m’étendre sur tout ce que permet une psychanalyse rêve éveillé, je reviens à la question de l’autonomie et de l’appropriation de sa cure par l’analysant. En effet la personne a ainsi accès à des symboles et des clés qu’elle se donne elle-même à voir. Le rêve éveillé est libre et ce que l’analysant se donne à voir et à vivre est sa propre production. Il ne peut l’imputer au psychanalyste. Sa vérité profonde se situe prioritairement dans ce pôle tiers et n’a donc pas à dépendre excessivement de l’interprétation qu’en donnerait le psy.

 

Le processus d’appropriation est donc le suivant :

 

  1. lorsque l’analysant voit et vit son rêve éveillé, il sait que c’est son rêve éveillé et que ce qui se dit et se vit là est issu de lui-même et le concerne au premier chef
  2. ensuite, car il n’y a pas l’expérience du rêve éveillé à chaque séance, il travaille à rechercher le sens, avec l’aide du psychanalyste. Ceci passe généralement sous la forme d’un jeu métaphorique. Que ressent le héros ou l’héroïne de l’histoire, dans sa grotte ou dans son désert ? Qu’est-ce qui a amené une situation pareille? Les deux interlocuteurs jouent avec les symboles, préparant ainsi au niveau du préconscient le sens interprétatif possible. On s’approche lentement, à travers le masque du symbole, de la vérité infantile qui a besoin d’être retrouvée, vue, démasqué afin de pouvoir la soigner ou la désamorcer.

 

Là encore dans ce jeu métaphorique pratiqué ensemble, un peu comme en psychanalyse d’enfants où l’on passe par le dessin, la pâte à modeler, et tous ces supports intermédiaires, dans ce jeu les interprétations apparaissent à mots couverts et permettent au patient de s’approprier le chemin vers lui-même.

 

Il a fait son rêve éveillé et il en cherche le sens à son rythme.

 

Il découvre en faisant ceci, une écoute de lui-même qui lui permettra, une fois la cure finie, de savoir comment entendre ses intuitions, ses images, ses rêves, et tout ce qui veut se dire issu de son Soi profond, de sa propre boussole, et non du mental si prompt à donner de multiples pistes… parfois bien faussées par les a priori et les filtres habituels.

 

 

CONCLUSION

 

En conclusion, cette courte présentation a laissé entrevoir, je l’espère, ce qui fait un bon clinicien. C’est-à-dire, que ce soit en thérapie brève ou en psychanalyse, sa capacité à permettre au consultant l’appropriation de sa propre cure et des capacités qui en découlent. Non seulement la personne a-t-elle appris l’art de la pêche, y compris dans l’eau trouble de ses vagues intuitions ou images, mais de plus en repensant à son travail psychothérapique ou psychanalytique elle peut conclure : «c’est moi qui l’ai fait ».

 

Marie-Laure BROUILLARD

 


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