GUERISON ET TBSI

 

Journée d’Etude du 26 Septembre 2015 Bordeaux

 

 

BON  SENS  ET  MAUVAIS  SENS

 

INTRODUCTION

 

Le thème de la bouteille à la mouches nous vient du célèbre philosophe WITTGENSTEIN. Il écrit en effet : je cite « quel est notre objectif en philosophie ? Montrer à la mouche comment sortir de la bouteille à mouches » fin de citation.

 

Qu’est-ce que cette phrase veut dire, et en quoi est-ce que cela rejoint notre propos? Mettons-nous pour un instant dans la peau d’une mouche qui se trouve dans une bouteille en verre posée sur le flanc. Par où sortir ? D’un côté, vers le fond de la bouteille, il y a un grand espace lumineux. D’un autre côté, vers le goulot, l’espace se rétrécit et devient nettement plus sombre. Pas d’hésitation : la mouche, comme elle le fait habituellement sur nos vitres, va se précipiter vers le fond de la bouteille… et perdra ainsi la possibilité de s’échapper, alors même qu’elle croit choisir l’option la plus logique, la plus évidente, la plus attirante, celle du côté le plus lumineux, comme elle en a l’habitude.

 

Serions nous parfois comme cette mouche ? Et Wittgenstein a-t-il raison d’assigner comme but à la philosophie d’aider cette pauvre mouche à sortir de sa bouteille ? C’est ce que nous allons voir.

 

L’arbre développemental et ses limitations

 

Comme vous le savez, le bébé humain au contraire des autres animaux, arrive au monde non fini. À part quelques codages instinctuels de base, tout pour lui reste à apprendre. C’est ainsi que son enfance et la construction de son être, de sa personnalité, de son style, de son caractère, va prendre des années. N’importe quel mammifère sera opérationnel en quelques mois tandis que pour l’être humain ceci se compte en longues années.

 

Il en résulte d’une part une plus grande créativité puisque toutes les options lui sont théoriquement ouvertes, d’autre part une plus grande incertitude. Incertitude sur la conduite à adopter (pas de codage automatique), incertitude sur la stabilité psychique de ce montage intérieur qui a été établi si progressivement.

 

Face a cela nous sommes amenés à établir psychologiquement des lignes de conduite stables et des points de repères solides. C’est ce qui nous rassure et nous donne une cohérence.

 

Ainsi chacun se développe-t-il à la manière d’un arbre qui pousse, grandit, se solidifie. Les racines de cet arbre sont les expériences que nous avons vécues dans notre enfance et notre histoire. Ces expériences nous ont conduit à des croyances et des convictions. « Je me suis brûlé, le feu brûle, il fait mal ». Croyances qui ont établi des valeurs et des lignes de conduite : « je dois me méfier du feu désormais, c’est mauvais pour moi ». Valeurs qui orientent mes comportements : « je me mets prudemment à la bonne distance quand j’utilise le feu de mon barbecue ».

 

Expérience, croyances, valeurs, comportements, tout cet enchaînement devient solide, chaque maillon de la chaîne étant relié aux autres. C’est ce qui donnera plus tard une cohérence à notre vision du monde. D’autant plus que nos comportements présentent la caractéristique d’être auto-validants. Tout nous prouve que nos expériences, nos croyances, nos valeurs sont les bonnes puisque celles-ci induisent des comportements qui valideront nos filtres perceptifs.

 

En effet, nous avons progressivement établi des théories sur nous-mêmes, sur la vie, sur les autres, sur le monde, sur les hommes, sur les femmes, etc. Or comme le dit Einstein dans sa célèbre discussion avec Heisenberg, je cite « c’est la théorie qui décide ce que nous sommes en mesure d’observer » fin de citation. Ce qui veut dire que les schémas dont nous somment porteurs orientent nos perceptions et notre décodage du monde.

 

 

 

Prenons l’exemple du « schéma de l’économie négative » dont vous avez le dessin sur le papier qui vous a été distribué. La personne, compte tenu de son histoire, de ses expériences, de ce qu’elle a vécu et traversé, voit les choses à travers un filtre négatif. C’est-à-dire que, par exemple à son travail, lorsque quelqu’un lui fait une remarque plutôt critique ou négative, cette remarque est tout à fait perçue. Elle entre à l’intérieur de la personne, qui la mémorise et s’auto-confirme que le monde extérieur est critique envers elle. Et quand une collègue lui fait une remarque positive, cette remarque positive, soit n’est pas même entendue, soit est mise au compte d’une intention négative (« elle cherche à me manipuler »), soit même est transformée en négatif. Exemple : « Ah dis donc, tu as une jolie robe aujourd’hui ! » lui dit sa collègue. Et la personne pense : « ah bon, ça veut dire qu’hier elle me trouvait moche et mal habillée ». Elle en conclut… que le monde est bien comme elle pensait.

 

Résultat : elle se sent entourée de gens négatifs et intérieurement elle est pleine de douleur et de rancœur.

 

À partir de là, elle va adopter des attitudes qui ne feront que confirmer tout cela : soit elle devient agressive, soit elle veut changer ces autres si critiques, soit elle se replie pour se protéger, et reste fermée et peu relationnelle. Évidemment ces comportements, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, vont finir par induire et susciter la vision du monde qu’elle avait intérieurement, et confirmer la théorie dont elle est porteuse.

 

Se battre, se protéger, déprimer, ou être agressive, ou obséquieuse, ou décider de changer de travail, etc. sont toutes des tentatives de solution. Tentatives de solution qui requièrent beaucoup d’énergie de sa part, des ruminations sur les autres et leur supposée méchanceté, etc. En fait toutes ces « solutions » tentées par la personne pour faire changer cette situation douloureuse sont des solutions qui se déroulent à l’intérieur de prémisses qui ne sont pas mises en question. La personne ne perçoit pas son propre filtre et agit à l’intérieur de son système de décodage.

 

C’est ce que les thérapeutes de l’Ecole Palo Alto et plus particulièrement Watzlawick ont appelé les solutions de niveau 1. Ces tentatives de solution sont inefficaces car elles restent à l’intérieur d’un système qui conserve ses croyances, ses idées, sa vision du monde. La personne affublée de son filtre négatif aura beau faire pour tenter de changer les autres, elle conservera malgré tout l’idée que ceux-ci sont critiques et désagréables puisqu’elle continuera à décoder ainsi chaque interaction. La solution se trouve ailleurs, en l’occurrence lorsqu’elle pourra, avec l’aide de quelqu’un d’autre en qui elle a suffisamment confiance, enlever ses lunettes et le filtre dont elles sont porteuses. C’est ce que l’Ecole de Palo Alto appelle la solution de niveau 2, c’est-à-dire une solution qui se situe en dehors du système mis en place précédemment.

 

Mais, bien entendu, cette personne n’est pas consciente de son propre filtre. Nous avons tous de nombreux filtres qui instaurent notre vision du monde et qui sont sources éventuelles de conflits ou de malentendus. Edward Hall, un grand anthopologue américain, a démontré comment, à notre insu, nous sommes porteurs de filtres et d’a priori sur ce qui doit être et ne doit pas être. Et ceci dans des domaines que nous ne penserions même pas à remettre en question : la bonne distance physique entre les personnes, la façon de regarder, la façon de gérer son haleine dans la relation, etc. Tous ces points sont dépendants de la culture dans laquelle nous avons été élevés, et ils portent des normes inconscientes. De gros malentendus interculturels peuvent en découler. Imaginons par exemple le cas suivant : pour une personne la norme implicite de sa culture c’est de ne pas regarder droit dans les yeux trop longtemps ; fixer longuement son regard dans les yeux de l’autre est perçu comme un signe soit d’agressivité provocatrice, soit de provocation sexuelle. Pour une autre personne d’une autre culture, la norme implicite est de fixer l’autre droit dans les yeux quand on lui parle (ce qui, entre parenthèse, suppose de s’arrêter régulièrement pour se fixer si l’on marche côte à côte en discutant). En faisant ainsi, pense-il inconsciemment, on montre son goût pour la vérité et la franchise, alors que si on ne fixe pas du regard, ce comportement est perçu comme fuyant, et probablement le signe du mensonge ou de dissimulation, etc.

 

Lorsque ces personnes vont être en interaction, chacun des deux va avoir un jugement très négatif sur l’autre : l’un trouvera son interlocuteur agressif et provocateur avec son regard fixé droit dans les yeux, l’autre aura l’idée que son partenaire est fuyant et dissimulateur avec sa façon d’éviter régulièrement le regard. On imagine les malentendus qui vont s’ensuivre, alors que tout simplement chacun applique les normes d’une bonne politesse, normes dont il est inconscient mais qui structurent sa façon d’être.

 

Les croyances, les convictions, les filtres implicites et inconscients dont nous sommes porteurs, nous capturent inconsciemment dans un certain cadre, et ne nous permettent pas facilement de trouver des solutions de niveau 2. Nous sommes amenés alors à tenter de nombreuses solutions de niveau 1… restant à l’intérieur du cadre inconscient qui s’est établi au fil du développement de notre arbre psychique.

 

Une belle illustration de ces limites se trouve dans l’énigme des neuf points, que vous avez sur votre papier. Comment relier ces neufs points avec quatre lignes, sans lever le crayon ? (………)

 

 

 Si vous avez déjà essayé de résoudre cette énigme vous aurez certainement vécu les étapes suivantes : 1) un : tentatives dans tous les sens (solutions de niveau 1) ; 2) deux : découragement, perte d’espoir (« je n’y arrive pas, je n’y arriverai jamais ») ; 3) trois : parfois mise en cause d’une solution possible « on me persécute à vouloir me faire trouver quelque chose d’impossible »).

 

Quand on nous montre la solution, tout devient limpide : il y avait une solution et celle-ci est une solution de niveau 2 (Cf. la solution à la fin du texte) è il fallait sortir du cadre implicite qu’était la figure du carré. Le saut logique que représente cette solution de niveau 2 est immédiatement libérateur et soulageant. Des heures de dures recherches sont résolues en une seule petite ligne prolongée en dehors du carré qui nous indique alors comment résoudre l’énigme.

 

Hé bien c’est une des lectures possibles du travail en thérapie brève : trouver l’ultra solution et arrêter les efforts désespérés préalablement tentés. En TBSI nous demandons toujours à la personne ce qu’elle a déjà tenté de faire pour sortir de son symptôme ou de ses difficultés. Cela nous indique… le côté de la bouteille à mouches vers lequel il ne sert à rien d’aller.

 

Les solutions de niveau 2

 

Ce qui rend difficile l’accès à la solution miracle du niveau 2 c’est qu’elle est en dehors de notre système, en dehors de nos croyances, et même parfois contraire à celles-ci. En fait il y a une sorte de discontinuité, de nouveau paradigme, de nouvelle vision qu’il s’agit de découvrir.

 

Une autre comparaison de Watzlawick est celle de la boîte de vitesses d’une automobile. Une fois que vous êtes arrivés au maximum de la seconde par exemple, il ne sert à rien d’appuyer encore plus sur l’accélérateur. Il faut changer de niveau, changer de système de transmission, abandonner la seconde (en débrayant celle-ci) et passer en troisième qui fonctionne dans un registre différent, avec un plateau différent.

 

Bien sûr, comparaison n’est pas raison, comme on dit, mais cela illustre bien le fait qu’à un moment donné, quand on n’en peut plus d’accélérer dans un seul sens, une décision de changement doit être prise, et ce changement débouchera sur tout un ensemble nouveau.

 

Dans le domaine psychologique et relationnel, fréquemment, le changement qui s’impose sera un virage à 180° concernant les solutions adoptées jusqu’à présent (elles-mêmes issues de croyances sous-jacentes). On le voit bien dans les cas évoqués précédemment par mes collègues. Pour Marie, dont parlait  Delphine Gonnord, la solution n’était pas d’être encore plus gentille, mais d’intégrer au contraire son agressivité = virage à 180° ; ou bien pour Jacqueline de découvrir que la fatigue trouvait ses racines à l’intérieur d’elle-même, avec l’identification à sa mère, plutôt qu’à l’extérieur= il s’agissait de basculer son regard à 180°. Pour la jeune femme, Bernadette, dont nous a parlé Catherine Tallet, il s’agissait de voir ses fantasmes (dans lesquels elle étranglait son bébé) comme utiles et précieux, lui permettant de soigner sa petite fille intérieure blessée, au lieu de chercher à les éradiquer à tout prix.

 

 Bref pour chacune d’entre elles la solution se trouvait donc ailleurs que là où elle était recherchée, ailleurs et plus spécifiquement exactement à l’opposé. Or nous retrouvons ce virage à 180° dans pratiquement tous les cas problématiques à résoudre.

 

Et pour la mouche dans sa bouteille la sortie se trouve du côté sombre et étroit ! MAIS, n’importe quelle mouche vous dira que ça n’a pas de sens d’aller de ce côté, et que le bon sens impose de chercher du côté lumineux.

 

Pour les inventeurs de la thérapie brève, qui s’est longtemps caractérisée par 10 séances maximum, le problème n’était pas tant dû à sa cause que plutôt à la solution adoptée pour le résoudre. Prenons un exemple imaginaire : Marc s’est tapé fortement le genou, ça lui fait mal, ça enfle, sa marche devient difficile. Mais par une tournure d’esprit qui lui est spécifique, il est persuadé que s’il immobilise sa jambe et son genou alors il va définitivement paralyser cette articulation. Il va donc s’employer à bouger d’autant plus intensivement son genou que celui-ci devient plus douloureux et enflé. Plus il applique sa solution, mobiliser intensivement son genou, plus le problème augmente. La cause initiale, un simple coup un peu fort sur le genou, est finalement très minime dans l’instauration du problème par rapport à l’attitude adoptée pour le résoudre. Plus Marc veut le résoudre, plus il l’amplifie. Pour l’école de Palo Alto, plus de la même solution est à l’origine de l’amplification du problème. Ainsi faudrait-il convaincre Marc de faire l’inverse, de prendre un virage à 180°, d’immobiliser son genou pour que celui-ci guérisse. Mais cela se heurte à la conviction que lui dicte son propre « bon sens » et il va résister à cette idée d’immobiliser son genou, même si la situation prend un tour inquiétant voire même catastrophique.

 

Donc ce virage à 180 ° serait la solution. Mais la personne n’est pas vraiment prête à l’appliquer. Et là nous débouchons sur la perplexité de Watzlawick. Je le cite, dans son livre « Changements » (page 137) : « le talon  d’Achille de ces interventions, c’est qu’il faut réussir à donner au sujet la motivation nécessaire pour appliquer nos directives. Le patient qui d’abord accepté la conduite qui lui est prescrite, puis revient en disant qu’il n’a pas eu le temps de s’y conformer, ou qu’il a oublié, ou qu’en y repensant il la trouvait plutôt bête est inutile, etc., n’a pas de grandes chances de réussite. » Fin de citation

 

Nous verrons comment en TBSI cette difficulté est élégamment contournée.

 

Problème posé par le virage à 180°

 

Il nous faut donc reconnaître que changer de vitesse, changer de point de vue, découvrir ce qui nous limite, instaurer un virage à 180°, représente une certaine menace identitaire. Nous avons établi au fil du temps une certaine vision de nous-mêmes et du monde, la remettre en question si peu que ce soit est source d’angoisse.

 

C’est sans doute pour cela que notre système interne, comme d’ailleurs TOUS les systèmes qui s’efforcent de garder leur structure, est doté de régulations homéostatiques. L’homéostasie, comme chacun le sait, implique le maintien du statu quo, de la stabilité. C’est grâce à l’homéostasie et à ses actions régulatrices que la température de notre corps reste stable à 37° quelles que soient les circonstances extérieures. Dès l’instant où, dans n’importe quel système, la stabilité est perturbée, une contre-offensive est lancée pour faire revenir le système à son point de stabilité initiale.

 

Donc face aux forces de changement, existent en nous des forces de maintien. Accélérateur / Frein. Changement / Maintien. Après tout, ceci est respectable, utile, et permet la stabilité. Mais lorsqu’une situation nouvelle exige une attitude et des solutions qui représenteraient un changement important, les forces homéostatiques vont fortement entrer en jeu… et nous empêcher d’accéder à la solution de niveau 2.

Nous constatons donc deux freins majeurs à la découverte d’une solution située hors du système de pensée et de comportement habituel de la personne qui consulte :

 

  1. premièrement, une déstabilisation identitaire, à l’idée de faire quelque chose qui ne soit pas le « bon sens » de cette personne. Bon sens voulant dire solution située à l’intérieur des références et croyances du système.
  2. Et deuxièmement une série d’habitudes homéostatiques ayant pour but d’éviter un changement trop fort, a fortiori un virage à 180°.

 

Angoisse identitaire. Forces homéostatiques. Comment aider la personne à découvrir malgré tout une solution de niveau 2 qui la sortira de ses difficultés ?

 

La réponse à cette question se trouve avant tout dans une nouvelle expérience. En effet on se souvient que l’arbre développemental a pour racines les expériences. Une nouvelle expérience aurait des chances d’amener des nouvelles croyances et avec elles de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements.

 

Un psychologue américain nommé Festinger a montré, démontré, à l’aide de brillantes expériences, que nous détestons la « dissonance cognitive ». Ce qui veut dire que lorsque nous sommes conduits, par telle ou telle circonstance, à poser des actes ou à vivre des expériences qui ne collent pas avec nos idées a priori, nos pensées, nos valeurs, nous sommes en situation de dissonance : nos actes ne correspondent pas à ce que nous pensons de nous habituellement. Le malaise qui en découle va nous conduire, dans la plupart des cas, à changer ce qui est le plus facile à changer : nos idées. Nos idées sur nous-mêmes ou sur la situation.

 

D’où l’importance de permettre au consultant l’accès à des expériences nouvelles… à partir desquelles il pourra évoluer dans ses idées sur le monde, sur lui-même, sur ce qui est faisable ou non, vers un nouveau « bon sens », différent du précédent.

 

Les réponses à ce problème en TBSI

 

Comment procédons-nous, sous cet angle, en thérapie brève self inductive (TBSI) ? J’aborde cette question sous l’angle TBSI et ma collègue Marie Laure Brouillard l’abordera sous l’angle Psychanalyse rêve éveillé.

 

Donc en TBSI :

 

1) tout d’abord le premier temps de la séance est centré sur l’expression la plus juste, la plus approfondie, de ce qui fait souffrir la personne qui consulte. Le thérapeute ne se contente pas de l’accompagner avec empathie. Il trouve en lui-même des résonances avec ce que vit cette personne, il plonge lui-même dans les émotions douloureuses provoquées par la situation problématique qui a amené à consulter. C’est ensemble que le patient et le thérapeute descendent dans les enfers. La personne se sent vraiment comprise, et reconnue dans son vécu. On ne cherche pas des explications. On cherche à aller jusqu’au profond du vécu quel qu’il soit : douleur, tristesse, amertume, solitude, peur, sentiment de devenir fou, et tout ce qu’on peut vivre quand on se sent ainsi au fond du trou.

 

Ce chemin à deux favorise l’alliance. La personne n’est pas face à un expert, champion des connaissances pathologiques, mais côte à côte avec un être humain qui n’est pas du tout étranger aux vécus terribles amenés par le consultant. On se sent compris, on vibre ensemble, on partage cette blessure humaine qui n’épargne personne… et la douleur de cette blessure devient paradoxalement source de lien et de vérité, vérité envers soi-même, vérité envers le thérapeute.

 

En soi cette expérience, qu’on peut trouver dans d’autre types de thérapie, particulièrement les thérapies humanistes, représente un début de sortie de la solitude et du sentiment d’être perdu, seul avec son problème.

 

2) du coup dans un deuxième temps, après avoir été accompagné dans son enfer, le consultant va plus facilement envisager d’accompagner à son tour le thérapeute, en direction d’autres territoires. C’est ainsi qu’à travers des étapes bien balisées, dont nous parlera sans doute Pascale Lemay lorsqu’elle présentera quelques cures TBSI, le client va envisager d’autres façons de faire, d’autres options. Ce deuxième temps va lui permettre d’apercevoir qu’il a des capacités et des compétences qui méritent d’être reconnues. Mais aussi que ces capacités et compétences pourraient être mises au service d’actions très différentes de celles qui avait été tentées jusque-là.

 

Le virage à 180° commence à pouvoir être perçu.

 

3) mais, troisième et dernier temps de la séance, comment déboucher sur des actions et des expériences que la personne effectuera réellement dans sa vie courante ? Rappelons-nous le pessimisme de Watzlawick dans l’hypothèse où le consultant n’adhère pas, finalement, à la mise en place d’une nouvelle expérience, trop différente de celles qui lui semblent habituelles.

 

Face aux deux écueils évoqués tout à l’heure : difficulté identitaire à adopter une attitude très différente, d’une part, et d’autre part forces de frein homéostatiques qui se déclenchent lorsque des changements importants se profilent, Face à cela nous avons l’habitude de conserver le virage à 180° mais de réduire le choix de cette direction à un premier pas minuscule. C’est le thérapeute lui-même qui porte alors les forces de frein, incitant la personne à ne faire qu’une toute petite action.

 

Il est capital que ce soit vraiment une action et que celle-ci se situe à 180° des actions habituelles. En effet si l’on se rappelle la dissonance cognitive de Festinger, lorsque la personne fait cette action inhabituelle, elle va, dans la foulée de cette expérience, changer ses propres idées sur elle-même et sur ses capacités.

 

Exemple : pour un jeune homme que nous appellerons Bernard, très timide, qui a pour habitude de ne pas prendre la parole en groupe, alors que ça lui serait indispensable dans son travail. Le deuxième temps de la séance va lui permettre de sentir la joie et la puissance qu’il trouverait à prendre la parole. Il se sent excité et heureux à cette idée.

 

Mais le troisième temps de la séance va voir le thérapeute réduire l’action à quelque chose de minuscule.  «  Une seule fois dans la semaine, le jeune homme décidera non pas de prendre la parole mais de poser un bras sur la table de réunion au moment où il aurait envie de parler ».

 

Cette minuscule action lui paraît tout à fait possible. Nous vérifions toujours, avec une échelle de faisabilité de zéro à 10, que la personne est décidée à tenter vraiment l’expérience. Vu le côté minuscule de l’action envisagée, celle-ci paraît tout à fait faisable, même s’il s’agit de s’engager hors du champ habituel. À la séance suivante, Bernard amène le fait qu’il a pris la parole fortement, clairement et à plusieurs reprises. À partir de là il sera simple de voir avec lui comment il a réussi ces performances, quelles pensée, quelles idées, quelles sensations lui ont permis d’effectuer ce virage. Et il ancrera ainsi en lui ce nouvel aspect de lui-même.

 

Pourquoi est-ce si efficace ? Pour deux raisons. La première, c’est que l’aspect très minime de l’expérience à faire ne mobilise pas les résistances. La deuxième c’est que cette expérience ouvre un champ nouveau et que c’est la personne elle-même qui décide de s’engager dans ce champ nouveau, outrepassant très largement la minuscule expérience proposée.

 

Pour prendre l’exemple de l’énigme des neuf points : dès que la personne a dépassé le carré imaginaire, en traçant une ligne qui en sort légèrement (tâche minuscule) alors elle découvre qu’elle peut tracer aisément toutes les fameuses quatre lignes.

 

Ou bien, dans la bande dessinée que vous avez sur la feuille, si le patient tire la porte vers lui de 1 mm, cela suffit à ce qu’il découvre qu’il peut l’ouvrir entièrement.

 

La beauté de ces solutions TBSI tient au fait qu’une proposition extrêmement simple, banale, limitée dans le temps et dans la prise de risque, enclenche dans la foulée d’énormes changements, et ces changements amènent la solution de niveau 2. Mais ceci ne peut marcher que parce que les deux premiers temps de la séance : l’alliance étroite, et la recherche de virage à 180°, ont eu lieu précédemment.

 

En somme et pour finir je dirais que le « bon sens » de niveau 1 a fait place au « bon sens » de niveau 2 amenant de lui-même la sortie de la bouteille à mouches et l’élargissement des capacités de la personne. Non seulement son problème a été résolu mais en plus elle découvre en elle de nouvelles capacités. Wittgenstein serait content !

 

Flore LAVERGNE

 

Solution de l ‘énigme des neuf points


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